Il y a quelques jours, Epic Games entrait en croisade contre Apple, leur reprochant de ponctionner une part trop importante des revenus des éditeurs. Étant moi-même un joueur (pas de Fortnite, mais un joueur tout de même), je me suis senti concerné par ce débat.

Dans ce billet, je vous propose de vous livrer mon point de vue sur ce drame en 3 actes.

Présentation des acteurs

Epic Games

Epic Games est connu principalement pour son jeu phare, Fortnite. Ce dernier fait partie de ceux qui ont posé les bases des battle royale. Néanmoins, Epic Games, c’est bien plus que ça. C’est aussi l’éditeur d’un moteur de rendu graphique très populaire, l’Unreal Engine, utilisé dans de nombreux jeux vidéos, toutes plateformes confondues.

Depuis fin 2018, c’est aussi un revendeur de jeux avec l’Epic Game Store, plateforme concurrente à Steam sur PC. Je reviendrais sur ce sujet un peu plus tard.

Apple

A-t-on encore besoin de présenter Apple ? L’un des GAFAM, qui a passé il y a quelques jours la barre les 2000 milliards de valorisation en bourse.

Apple est présent dans de nombreux secteurs du marché, néanmoins aujourd’hui c’est en tant que fournisseur d’application mobile que nous parlerons de cette entreprise.

Le cœur du problème

Un peu d’historique

Epic diversifie la distribution de son jeu Fortnite ces dernières années, le mettant en place sur PC, console, mobile et tablette.

Fort d’une communauté de plusieurs dizaines de millions de joueurs, ce jeu s’est implanté sans trop de mal sur tous ces supports.

Free to play (ce qui signifie que l’installation et l’utilisation du jeu sont gratuites), ce jeu propose des microtransactions afin de permettre d’acheter, entre autres, des apparences.

Ces microtransactions permettent de convertir des euros/dollars en V-Bucks, monnaie utilisée dans le jeu.

Ce qui s’est passé le 13 août

Le 13 août, Epic met à jour son client mobile en intégrant une fonctionnalité permettant d’acheter des V-Bucks moins cher.

Pour ce faire, Epic a choisi de bypasser les solutions Android et iOs intégrées. L’éditeur reproche effectivement à Google et Apple de prendre des marges trop importantes sur les paiements, cette dernière est en effet égale à 30 % des montants dépensés par les joueurs.

Google et Apple décident de punir ce non-respect des conditions d’utilisations de leur store respectif et bannissent Fortnite. En effet, en mettant en place cette solution de paiement alternative, Epic a rompu le contrat qui les liait avec Google et Apple.

Au même moment, Epic sort une vidéo pour critiquer ouvertement la dictature imposée par Apple.

La vidéo mise en ligne par Epic Games

Cette vidéo, aux allures de 1984 met en scène un personnage pomme qui parle devant un groupe d’humains dociles aux allures de zombies.

C’est à ce moment qu’Epic annonce entrer en guerre avec Apple concernant les taux prélevés par le store qu’ils trouvent abusifs.

Dans les faits, cela se manifeste par cette vidéo, la mise en place d’une FAQ dédiée sur leur site ainsi qu’une invitation à leur communauté à utiliser le hashtag #FreeFortnite sur les réseaux sociaux.

Ce que je pense de ce conflit

Le fond - une histoire de gros sous

Déjà, remettons les choses dans leur contexte, il s’agit là d’une boite millionnaire qui attaque une autre boite millionnaire pour gagner plus d’argent. Qu’on se le dise une bonne fois pour toutes, les joueurs ne sont absolument pas le cœur du problème, c’est l’argent la seule préoccupation.

Epic avait déjà opéré cette opération contre Steam il y a deux ans, pour les mêmes raisons, Steam prélevant aussi 30 % des ventes réalisées sur sa plateforme. L’Epic Game Store est né de ce constat.

Si l’éditeur se gargarise d’avoir 60 millions d’utilisateurs d’enregistrés sur son store, il faut être honnête, une proportion non négligeable l’est car un jeu est offert toutes les 2 semaines. "Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit", en l’occurrence un produit qui permet de créer des statistiques artificielles.

Dans les faits, l’Epic Game Store a scindé des communautés de joueurs. En effet, à grand coup de contrat juteux, Epic a attiré des jeux "triple A" sur sa plateforme en exclusivité temporaire. Cette démarche n’a pas été appréciée par l’ensemble des communautés de joueurs.

Pourquoi :

  • Dénoncer une position dominante en empêchant la concurrence manque de crédibilité
  • Les joueurs veulent avoir le droit de continuer à jouer sur Steam s’ils le souhaitent
  • Chaque éditeur veut avoir son launcher, pour ma part, je vais finir par avoir plus de launchers que de jeux !
  • Steam possède son système social intégré, pour pouvoir jouer avec une autre plateforme, cela nécessite une surcouche supplémentaire (SHIFT pour Borderlands par exemple)

Pour ma part, je conçois que 30 % sont un montant clairement aberrant, à côté Epic prélève "seulement" 12 % des ventes. Je suis conscient qu’il est nécessaire que l’hébergeur prélève sa part du gâteau, pour payer :

  • L’hébergement du jeu, de ses mises à jour, de ses sauvegardes
  • L’infrastructure de téléchargement
  • La gestion du magasin (achat, remboursement, réclamations, etc.)
  • Gestion du multijoueur (au niveau joueur, par l’infrastructure du jeu)
  • Se faire du profit, car cela reste une entreprise
  • et j’en oublie sûrement

De même, un revendeur comme Steam apporte aussi son "aura" qui facilite la vente d’un jeu. Beaucoup de joueurs, dont je fais partie, aiment réunir leurs bibliothèques de jeu.

La forme - utiliser ses joueurs pour se poser en victime

Si je peux comprendre le fond, je suis en effet le premier à trouver la part prélevée (30 %) bien trop importante, je ne peux pas cautionner la forme.

En effet, dans sa campagne de communication, Fortnite se pose en victime du méchant Apple qui n’aime pas ses joueurs.

Dois-je rappeler que c’est Epic qui n’a pas respecté le contrat d’utilisation de l’Apple Store ? Contrat qui était connu et validé par les deux parties ?

Une partie de la FAQ

De même, encourager au harcèlement d’un compte d’entreprise qui est dans son droit n’est pas digne d’une entreprise qui se veut un minimum sérieuse.

Utiliser ses joueurs pour une campagne de ce type n’est pas digne d’une entreprise qui pèse plus de 10 milliards de valorisation ! D’autant plus quand on choisi d’orienter les joueurs pour qu’ils pensent directement que le méchant Apple est responsable de tout.

Dans cette affaire, on sent clairement qu’Epic a poussé Apple à les bannir pour se faire un joli coup de com', et vu le résultat, je ne peux qu’applaudir.

Seulement, en tant que joueur, j’attends aussi plus d’éthique des éditeurs, surtout quand ils veulent se positionner en chevalier blanc.

Dans ses différentes communications, Epic a comparé Apple (qui prélève 30 %) à PayPal (qui prélève environ 3 %), seulement une fois de plus, il s’agit d’un biais, Apple gère bien plus que juste le paiement de l’application. C’est d’autant moins crédible quand le store d’Epic applique un taux à 12 %…

Ma conclusion

Ce billet est très orienté, il s’agit de mon avis sur ce sujet, et je suis tout à fait ouvert à la contradiction (ce qui est même sain !).

Je suis pour une meilleure rémunération des éditeurs de jeux et surtout les petits studios qui n’ont pas forcément un volume suffisant pour peser efficacement dans des négociations de taux (Steam a des taux dégressifs en fonction du nombre de ventes).

Toutefois, la forme utilisée par Epic ne me plait pas plus, remplacer un monopole par un autre n’est pas une solution. Il est temps que les éditeurs et hébergeurs montrent un peu de respect pour ceux qui paient leurs factures : les joueurs !

Une solution serait peut-être plus de transparence, en indiquant clairement l’argent que recevra l’éditeur sur les ventes par exemple, et laisser le libre arbitre au joueur. Toutefois, ce changement doit se faire de manière multilatérale, forcer le changement par la violence n’est pas une solution. Apple est pointé du doigt, mais il faut rappeler que les hébergeurs/éditeurs suivants appliquent aussi une marge à 30 % :

  • Steam (dégressif à partir de 10 millions de dollars de recette)
  • GOG
  • Microsoft store
  • PSN
  • Xbox game store
  • Google play store
  • Nintendo (35 %)

Les revendeurs physiques (grandes surfaces, Amazon, etc.) appliquent aussi des marges similaires.

Il faut être cohérent dans la démarche, soit on souhaite faire bouger tout le secteur, ce qui est possible en mettant les joueurs de son côté, en les sensibilisant d’un côté comme de l’autre, soit on souhaite simplement améliorer sa propre situation et cela ne vaut même pas la peine d’en parler.

L’un des reproches que je pourrais faire à Apple dans ce sujet est sa non-communication sur le rôle de ce prélèvement, c’est aussi leur rôle de sensibiliser leurs clients pour qu’ils puissent agir, que ce soit pour ou contre eux.